Pour une appropriation collective du temps : idées et extrait de Nos Grandes Causes Communes.

L’eau, l’électricité, les routes, sont les choses qui viennent à l’esprit quand on parle des biens communs. Si c’est à l’économique et à ses éléments tangibles que l’on pense en premier quand on aborde ce sujet, les ressources sociétales et les acquis immatériels n’en sont pas moins des biens, communs. De leur nombre nous pouvons citer la paix et la justice, car comme l’eau et l’électricité, la paix et la justice (pour se limiter à ces deux exemples pour le moment) sont d’utilité collective. La paix et la justice ne sauraient être sacrifiées au profit des biens tangibles tels que l’eau et l’électricité. Il serait difficile d’imaginer une société sans paix et sans justice, quand bien même celle-ci serait amplement fournie en biens communs matériels. C’est donc la société qui dans son processus d’invention initiale et de réinvention permanente, institue les biens dits communs. Si l’utilité collective de certains biens communs est évidente, pour d’autres elle est établie, reconnue, à la suite d’un processus qui convoque la pensée, la discussion, la démonstration, la persuasion.

L’institution ou la reconnaissance des biens communs immatériels, comme les exemples précités, ou la culture, ou l’égalité, sont d’une importance capitale. Du temps, ressource immatérielle, nous aimons dire qu’il est précieux. Ce qui prouve que nous lui reconnaissons une valeur incontestée, car ne dit-on pas : « time is money » (« le temps c’est l’argent ») ? Cependant, cette juste appréciation du temps ne s’est inscrite jusqu’ici que dans un schéma individualiste. Le temps est  une ressource dont  nous usons et abusons, et la dimension que nous lui donnons rend compte de nos systèmes de valeurs. L’usage de nos temps individuels rend compte de la poursuite de nos intérêts personnels. Dans Nos Grandes Causes Communes, j’ai voulu élargir l’horizon du temps en lui ajoutant une composante collectiviste, du reste reconnue dans le travail des théoriciens et des sociologues : les temps sociaux.

Je pars du constat selon lequel en République Démocratique du Congo, l’usage du temps est pris en étau, coincé entre une individualisation poussée (chacun a son  agenda) et une perte des repères pour une expérience collective du temps. Me référant à la constitution des temporalités collectives dans les sociétés traditionnelles mais aussi dans les sociétés modernes, j’ai  exprimé le besoin qu’il y a à aligner notre population sur des repères temporels objectifs devant structurer l’organisation de notre société et sous-tendre des actions primordiales, dans le temps. J’ai constaté, comme d’autres, que l’usage du temps en République Démocratique du Congo répond à un ordre individualiste et partisan. Individualiste parce que non seulement chacun a son agenda (ce qui est légitime), mais parce que facilement cet agenda et le temps qui lui est alloué n’ont aucune valeur collective. Dans le registre partisan, l’horizon du temps est réduit à une mandature (cinq ans), période d’enrichissement et de main basse sur les ressources publiques, pour compromettre l’avenir des générations futures et de ce fait bafouer l’équité intergénérationnelle. Ce qui suit est tiré de mon ouvrage Nos Grandes Causes Communes, de la page 121 à la page 125 :

Nous savons déjà que rien ne se fait en dehors du temps. Mais du temps, nous avons des apperceptions diverses. Nous le modelons selon nos priorités, que celles-ci soient individuelles ou collectives. La dotation en moyens matériels pour accomplir les activités primordiales en est la conséquence. La structuration sociologique du temps est ancienne. Le calendrier vit le jour pour exprimer l’ordre du temps et déterminer le temps dominant. Traditionnellement c’était le temps des cycles naturels et des saisons, lesquels correspondaient aux activités agricoles et aux rites religieux y corrélés. Loin du temps-horloge et du présentisme devenus prédominants aujourd’hui, c’était le temps plus ou moins long, le temps des activités collectives.

Les temporalités collectives étaient le cadre des activités utiles pour la survie matérielle et pour les pratiques cultuelles. La structuration des durées et la nomenclature des mois dans les calendriers en rendent un témoignage éloquent.

En Egypte antique où nous retrouvons la trace la plus ancienne du calendrier solaire, l’idée du temps était intrinsèquement lié au cycle des activités agricoles. Les mois de l’année étaient regroupés en trois groupes de quatre mois appelés tétraménies. Le début de la première tétraménie correspondait à l’inondation du Nil et au lever de l’étoile Sirius dans le ciel, le début de la deuxième inaugurait la période des semailles, et la troisième marquait le temps de la moisson.

Dans la langue Sésotho (du Lesotho), les mois de l’année renvoient distinctement au cycle agricole et aux manifestations naturelles.

Chez les Luba (République Démocratique du Congo) également, les mois rendent compte de  l’agriculture, des saisons, et décrivent les activités y afférentes. Pour l’exemple, en tshiluba le mois de Mars est appelé Luabanya Nkäsu (littéralement : distribution des houes), ce qui fait allusion à la période de désherbage. Le mois d’Avril qui suit, Tshisanga Nkàsu (littéralement : réassemblage des houes), signale l’arrêt de l’activité (désherbage), au regard des conditions naturelles.

Ces temporalités collectives étaient construites pour l’accomplissement des activités agricoles parce que celles-ci étaient directement liées à la survie. Ces activités correspondaient aux temps des rites religieux, du fait de la relation imaginée entre les cycles de la nature et la bénédiction des dieux (saisons des pluies, moissons) : Qui aurait rechigné à prendre sa houe au moment (mois) indiqué ? Qui se serait permis de naviguer à contrecourant pour planter en pleine saison sèche ? Qui se serait retranché aux temps des rites religieux, aux libations et aux offrandes censées provoquer la miséricorde des dieux afin qu’ils envoient la pluie pour la croissance et la maturation des plantes ? Qui aurait invité ces sociétés à se conformer à d’autres temporalités, à embrasser un temps social sans lien avec leurs enjeux de survie, et sans résonnance avec leurs échelles des valeurs ? Personne. Tous étaient ou devaient être fidèles à l’ordre du temps tel que structuré et vécu.

L’évolution des sociétés n’a pas démenti et ne démentira pas façon de faire. Si les temps ont changé et s’ils continuent de changer, l’agir primordial est resté et restera celui qui poursuit la survie des sociétés dans ses divers aspects, que ce soit à travers le temps de travail, le temps éducatif, et ainsi de suite. Par conséquent, le temps politique dont j’ai dit plus haut qu’il est le temps dominant en République Démocratique du Congo, devrait en réalité être secondaire. C’est le temps d’une campagne électorale; le temps des prestations politiques évènementielles (discours, débats, émissions); le temps des 100 jours après une prise de fonction; le temps d’un mandat, souvent au service de soi et de sa clientèle avant de candidater pour une reconduction; le temps d’une prise de décision; le temps des dialogues et des conciliabules politiciens chaque deux ans ou chaque trois ans pour le partage du pouvoir; le temps de la quotidienneté; le temps de ‘immédiateté (instantanéité) de l’information; le temps du fait politicien primaire.

Il nous conviendra que la constitution de nos temporalités communes, que la hiérarchisation de nos temps sociaux doit rendre compte de nos valeurs primordiales et de nos enjeux les plus importants. Pour un futur fructueux, nos temps sociaux déterminants seront ceux des activités, des méthodes et des attitudes qui contribuent à l’amélioration de nos conditions matérielles d’existence. Si fixation il doit y avoir sur des délais, s’il doit exister des mobilisations des ressources psychiques et matérielles, ce doit être pour des causes majeures et pour des récits collectifs. Il est donc question de constituer et d’expérimenter le temps des mobilisations saisonnières générales pour l’agriculture fin de résorber l’insuffisance alimentaire chronique; le temps pour les grands chantiers; le temps des initiatives mémorielles pour garder le passé présent à nos esprits en le réactualisant en permanence grâce à des dates et à des commémorations; les temps culturels; le temps des cycles de constructions des routes et des infrastructures à travers le pays, pallier par pallier; les temps éducatifs; les temps de la protection de l’intégrité territoriale et des mobilisations pour la guerre si les situations l’exigent; le temps des politiques pérennes; le temps des convocations du corps électoral pour évaluer la marche du pays en fonction de nos objectifs stratégiques; le temps de la sauvegarde de nos conditions matérielles d’existence, génération après génération; le temps de la permanence du bien commun.

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